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L'usine

 

- Ça pue! Maman, ça pue encore! Je ne veux plus, maman! J'en ai marre. Je veux partir.
- Non, Hans! Tu dois rester. Nous devons tous rester, ici, avec ton père. C'est notre devoir.
- Mais ça pue. Ça pue tous le temps.
- Je sais. Je ne peux rien y faire. C'est l'usine. C'est la guerre.
- Et ... oh non! Regarde! Des train de marchandises viennent de passer. Pour l'usine. Ça va encore puer plus fort. Ça pue toujours plus fort quand de nouvelles marchandises arrivent.
- Que me raconte-tu là?
- Je sais, tu sais. Je n'ai que neuf ans, mais je ne suis pas idiot. Et je sais que ce ne sont pas des marchandises comme les autres. Ce sont des animaux, hein?.

- Tu ne me réponds pas, mais je le sais. Je l'ai deviné, tout seul. À cause de l'odeur. C'est presque la même odeur que le cochon qu'a brulé le vieux Gawkowski pour lui enlever ses poils après l'avoir égorgé. J'ai tout vu, de ma cachette, et j'ai tout senti aussi, parce que la fumée venait dans ma direction.
Et puis, le vieux Gawkoski a dit : c'est toujours ça que les cochons de l'usine n'auront pas. C'est bien la preuve.
Je n'ai que neuf ans, mais je ne suis pas idiot, tu sais.
- Je n'ai jamais dit que tu l'étais.
Ce sont effectivement des animaux. On les emmène à l'usine, on les tue et on récupère tous ce qui est possible de récupérer, pour notre pays. Des vêtements, avec les peaux et les fourrures, du savon avec la graisse. Certains, s'ils sont assez forts, sont mis au travail. Ils produisent, tous, d'une manière ou d'une autre, pour la nation.
- Mais ça pue. C'est obligé que nous, on reste ?
- Oui, c'est obligé. Qui serait instituteur si ton père partait ?
- Un autre.
- Non, Hans. Ce n'est pas de cette manière que cela fonctionne. Chacun doit faire son devoir, et ne pas compter sur quelqu'un d'autre pour le faire à sa place.
- Alors, on doit rester ici à sentir puer les cochons.
- C'est cela, Hans. C'est tout à fait cela.
C'est la guerre, Hans. En temps de guerre, il se passe des choses terribles. Aussi terrible qu'être incommodé par des exhalaisons désagréables. Et puis, ce ne sont que des animaux.
- Et Blondi, ils vont me le prendre, maman, à l'usine ? Je vais le garder, mon chien ?


- Hans, réveille-toi ! Hans ! Tu as fait un cauchemar. Allons, calme-toi. Voilà. Viens dans mes bras. Là, doucement, doucement.
Raconte-moi ce vilain rêve. Comme ça, il s'en ira. Raconte-moi.
- Je les ai entendu pleurer, maman. Je les ai entendu pleurer, et crier, et les chien qui aboyaient. Je les ai entendu pleurer. Ils pleuraient si fort. Si fort, maman. Et puis, il y avait plein de fumée. Mes yeux pleuraient tout seul. Ma gorge piquait.
- Là, doucement. Ce n'était qu'un rêve. Tu es éveillé et vois, il n'y a rien. Rien que ton imagination.
- Non, tu ne comprends pas. Tu ne m 'écoutes pas. Je n'ai pas dit que j 'avais rêvé. C'était cet après-midi, après l'école. Je suis allé jouer avec Gawkoski qui est dans ma classe. On est parti dans les champs de son grand-père, près des bois. Près de l'usine. Ils ne sont pas gentils avec les animaux. Ils pleurent tous le temps.
- Où dis-tu que tu es allé ? Où ? Près de l'usine ? Je t'interdis, tu m'entends, je t'interdis d'y retourner jamais ! Jamais ! Jamais ! Si ton père apprends cela, tu passeras un mauvais quart d'heure. Plus jamais.


- Tu es sûr que tu as bien compris ? Elle t'a dit des animaux ? À l'usine ? Elle raconte n'importe quoi ta mère. Mon grand-père, lui, il a vu ce qu'il y avait dans l'usine. Il l'a vu.
- Je t'interdis de dire que ma mère est une menteuse.
- Non, elle n'est pas une menteuse, mais elle se trompe. Souvent, j'entends les grands parler de l'usine. Et crois-moi, ce ne sont pas des animaux qu'il y a là-bas. Ce sont des gens. Des gens qu'on tue.
- Crétin.
- Tu ne me crois pas ? T'as qu'à y aller voir toi-même.


- Bonjour madame Michelson. Puis-je voir votre mari ?
- Bonjour, commandant Strangl. Je vais appeler mon époux. Voulez-vous entrer ?
- Merci, mais non. Je préfère rester ici, si cela ne vous dérange pas.
- Faites comme bon vous semble. Avez-vous vu mon fils, Hans ? Il jouait là tout-à l'heure. Mais il a disparu. Sans doute encore avec ce vaurien de Gawkoski. Je n'aime pas les polonais.

- Il est arrivé en même temps que le convoi. Peut-être même le surveillait-il ! Vous connaissez les ukrainiens. Ce sont des bêtes. Il a été mis dans la colonne des femmes. Il a voulu sortir du rang. Il a reçu une balle dans le dos. Moi, je vous connais, monsieur l'instituteur. Et je connais votre famille. Mais les autres pas. Ils ont confondu votre fils avec un juif.